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  • Caucase-Russie-Asie : intervention de J.Cheminade à Académie de Géopolitique de Paris

    mardi 8 octobre 2013

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    Texte du discours prononcé par Jacques Cheminade lors du colloque international « La Géopolitique du Caucase », organisé à l’Assemblée nationale par l’Académie de Géopolitique de Paris le 23 septembre 2013.

    Le Caucase au cœur de la stratégie mondiale ; Un risque et une espérance

    Monsieur le président, je vous remercie vivement de cette occasion d’être une nouvelle fois parmi vous, Monsieur le modérateur, chers tous,

    L’on sait en France que depuis la décomposition de l’Union soviétique, plusieurs guerres ont ravagé le Caucase. Rappelons les combats, dans le Sud Caucase, entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie pour le contrôle du Nagorno Karabakh (1991-1994) et les incessants conflits en Géorgie, depuis les premiers combats pour l’Ossétie du Sud et la guerre d’Abkhazie de 1991 jusqu’à la victoire russe de l’été 2008, après les provocations hasardeuses de Mikheil Saakachvili. Dans le Caucase Nord, les deux guerres de Tchétchénie, entre 1994 et 1996, puis en 1998-1999 jusqu’en 2009, ont entraîné une déstabilisation de toute la région, en particulier en Ingouchie et au Daguestan. Cependant, la réflexion des responsables français sur ces événements tragiques n’a pour le moins pas été au niveau des circonstances. La gravité du risque global a été mal mesurée, par ignorance ou opportunisme, et l’occasion que nous aurions pu avoir après la relative stabilisation des années suivantes n’a été ni comprise ni saisie. Il est par ailleurs frappant de voir que ce qui se produit actuellement en Syrie et, plus largement, dans toute l’Asie du Sud-Ouest, aurait pu être mieux compris à la lumière de ce qui s’est passé en Géorgie et en Tchétchénie, les fondements économiques et géostratégiques de la situation étant similaires, malgré les différences historiques évidentes entre Caucase et Asie du Sud-Ouest.

    Dans cette évaluation, je partirai, dans le faible temps dont je dispose, d’un certain nombre de constatations qui me paraissent fondamentales pour prendre la mesure du risque ; non en tant qu’expert mais en politique attentif :

    1. Le Caucase ne peut être vu comme une somme de cas particuliers mais comme un tout, son importance géostratégique et économique majeure, dépassant un séparatisme ethno-périphérique régional sanctionné par un Etat russe décrit comme pratiquant des crimes de guerre ou une violation des droits de l’Homme. Cette vision, restreinte et bien entendu partiale, a amené les élites françaises, par ailleurs complaisantes envers la mondialisation financière, à en arriver comme aujourd’hui à l’abandon de la politique gaullienne de respect des souverainetés nationales et de solution des conflits par des négociations où chacun doit se résoudre à parler à ses ennemis en « laissant les couteaux au vestiaire ».
    2. Les politiques américaine et britannique, suivies et parfois devancées par les autorités françaises, ont été d’instrumentaliser les crises du Caucase, et en particulier les événements de Tchétchénie, pour organiser la désintégration de la Fédération de Russie, sans mesurer le risque pris. La politique occidentale a été alors de tenter de répéter, à l’échelle de la Fédération de Russie, la désintégration que l’URSS avait subie en 1991, pour renforcer son influence dans tout le Caucase et l’Asie centrale, régions stratégiques riches en gaz et en hydrocarbures.
      Le but n’était pas tant le contrôle de la production de pétrole et de gaz du Caucase, qui ne représentent que 1,5% de ce que la Russie extrait annuellement, mais de contrôler l’acheminement depuis l’Azerbaïdjan. La construction et la mise en fonctionnement en 2005 de l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan, sur la côte Sud-Est de la Méditerranée turque) est l’illustration de cette politique, ainsi que la connexion de cet oléoduc avec le port d’Aktaou, au Kazakhstan. Il s’agit de la volonté confrontationniste de ne transiter par aucun territoire de l’ex-URSS qui n’entretienne de cordiales relations avec l’Azerbaïdjan, le centre de la production pétrolière « rallié » aux intérêts financiers anglo-américains, et y compris français, puisque Total possède une participation de 5% dans la société gestionnaire. Ajoutons que l’Azerbaïdjan a été le premier pays producteur de pétrole au monde à rejoindre l’ITIE (Initiative pour la transparence des industries extractives), un organisme britannique qui a le soutien de Georges Soros, ce qui est tout dire.
    3. Washington et Londres avaient et continuent à avoir également pour dessein de démontrer que la Russie n’est pas un pays « démocratique », afin de justifier leur présence en Europe occidentale et l’existence de l’OTAN, notamment avec son bouclier antimissiles. Davantage encore, il s’agit pour les gouvernements qui demeurent sous l’influence de Londres et de Wall Street, d’empêcher que se constitue un Pont terrestre eurasiatique qui, associé à l’Europe occidentale et à la Chine, constituerait un axe de développement Est/Ouest dont le général de Gaulle avait en son temps esquissé la possibilité en parlant d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural ». Ainsi l’homme politique américain Lyndon LaRouche et moi-même soutenons une nouvelle Route de la soie, telle que vient de la nommer le nouveau dirigeant chinois Xi Jinping et à laquelle Mme Helga Zepp-LaRouche avait déjà donné ce nom en 1996, au grand dam de Sir Leon Brittan, qui officiait alors au nom de la City de Londres lors d’une conférence à Pékin.
      Si nous revenons plus précisément au Caucase, pour examiner comment les événements y ont été manipulés par les médias occidentaux, remarquons que l’expression d’« ingérence humanitaire » y est revenue dans le vocabulaire après avoir été appliquée à la Serbie et avant d’être aujourd’hui resservie, vis-à-vis de la Libye puis de la Syrie, sous le nom de « responsabilité de protéger ».
      Ajoutons que les images de bombardements de Grozny par l’aviation russe ont correspondu à l’avènement d’Internet, la retransmission des images et des reportages s’étant dès lors faite avec un minimum d’équipement.
    4. Les guerres de Tchétchénie ont aussi consacré la collaboration, directe ou indirecte, entre services américains et britanniques et djihadistes parrainés et financés par l’Arabie Saoudite, le Qatar et accessoirement le Koweït, le même mode d’opérer que celui pratiqué aujourd’hui en Syrie. Le cas de la Tchétchénie est remarquable, car la tradition y était celle d’un Islam sunnite mais soufi, organisé en confréries et en clans patrilinéaires, les teïps, autour de 9 grandes « tribus » d’origine. L’Arabie Saoudite, en finançant les mosquées, les pèlerinages à La Mecque et des écoles coraniques, s’est efforcée d’y introduire le Wahhabisme d’abord, des mercenaires djihadistes ensuite. En 1994-1996, le Qatar a lancé un appel à la « nation islamique » pour sauver la Tchétchénie, le Yémen a enrôlé des volontaires et en août 1995 la presse saoudienne proclamait que « la Russie est devenue l’ennemi principal de l’Islam et des Musulmans » . Ce sont ces réseaux qui ont assassiné Akhmad Kadyrov, à qui la Russie avait confié le pouvoir.
      Ce sont eux aussi qui ont promu l’émir wahhabite Chamil Bassaïev, qui a organisé la prise d’otages de Boudennovsk en juin 1995 et l’invasion du Daguestan en 1999, avec 300 combattants arabes aux côtés de combattants tchétchènes, y proclamant l’Etat islamique avec son allié jordanien Habib Abd Ar-Rahman Khattab, avant d’en être chassés par les autorités locales et l’armée fédérale Russe.
      En 1990, la Charia était proclamée loi officielle de la Tchétchénie, et en 1991 elle avait pris le nom de République tchétchène d’Itchkérie et procédé à un échange d’ambassadeurs avec les Talibans afghans.
      Le but ultime de la guerre, pour les services britanniques et américains, était et reste d’entretenir une guerre perpétuelle dans le Caucase, laissant croire à leurs alliés fondamentalistes la possibilité d’instaurer un Caucase islamique regroupant toutes les Républiques voisines, mais « respectant » les alliés des occidentaux, l’Azerbaïdjan et la Géorgie. En 1993, la République tchétchène était la plaque tournante mondiale du trafic d’armes, et jusqu’à trente avions décollaient chaque jour de Grozny à destination des pays du Proche-Orient et d’Afrique avec des armes et rapportaient des matières premières, comme le coltan, et de la drogue, celle-ci pour être « réexportée » vers la Fédération de Russie.
    5. A noter que les élites françaises ont joué un jeu plus que risqué dans cette guerre. Mentionnons en passant qu’un Bernard Courcelle, chef du service d’ordre du Front national, était l’ami de Doudaïev et même un contact de Chamil Bassaïev… Plus important est le fait qu’en 1990 nous ayons reçu quasi-officiellement le ministre des Affaires étrangères tchétchène d’alors, Ilias Akhmadov, qui était un ami personnel de Chamil Bassaïev. Lionel Jospin, connaissant alors aussi peu le dossier tchétchène qu’aujourd’hui le Quai d’Orsay ne veut mesurer la portée du dossier syrien, tenait en 1995 des propos dénonçant les crimes de la Russie, tandis que André Glucksmann et Romain Goupil , le 14 mars 2000, traitaient la Russie « d’Etat voyou », en lui réservant l’exclusivité de cette appellation.

    Aujourd’hui, les optimistes constateront qu’il ne reste dans le Caucase Nord que des poignées de combattants séparatistes liés aux réseaux islamistes financés depuis l’étranger et retranchés dans les forêts et les montagnes. Grozny a été reconstruite, il n’y a plus de traces de guerre dans la capitale et l’aéroport a été également reconstruit, tout comme le combinat de Krasny Molot. Le système de Ramzan Kadyrov apparaît stable en Tchétchénie, le 16 avril 2009 le régime d’opération antiterroriste en vigueur depuis 1999 a été levé, le maintien de l’ordre a été transmis à la milice locale et le nouveau gouvernement géorgien, de son côté, ne nourrit pas les illusions et l’affairisme libéral du précédent.

    La Fédération de Russie n’a pas été affaiblie, et c’est grâce à la consolidation relative dans le Caucase que Vladimir Poutine a été en mesure de jouer le rôle que l’on sait vis-à-vis de la Syrie.

    Cependant, si la situation est tout à fait différente de celle d’il y a quelques années, et qu’une occasion est à saisir, il ne faut pas cependant croire que les choses sont réglées. Les raisons n’en sont pas de politique intérieure concernant la Russie, mais relèvent de la stratégie mondiale dans laquelle s’insère la question du Caucase.

    1. Les rêves d’un Emirat du Caucase à la frontière de la Russie n’ont pas disparu. Le site Internet du Kavkaz Center, conçu en 1999 par Movladi Ougoudov, le ministre tchétchène de l’Information entre 1991 et 1997, continue à émettre sa propagande. Il promeut une « guerre de la quatrième génération », non plus pour l’indépendance tchétchène mais pour un séparatisme nord caucasien ou au-delà, en étendant des méthodes de guérilla à tous les domaines, militaire, économique, social et médiatique. L’on peut affirmer à juste titre que son influence reste faible au Caucase, mais elle est répercutée. Rappelons que les terroristes « islamistes » ont promis de faire des Jeux olympiques d’hiver à Sotchi « un cimetière ». Rodomontade en soi, mais pouvant devenir danger si quelqu’un souffle sur les braises.
    2. En effet, les services spéciaux pakistanais, l’ISI, entretiennent le feu en tablant sur le retour des Talibans en Afghanistan et l’intégration de toute la région sous un grand ensemble qu’ils contrôleraient. Le Caucase russe, le Xinjiang chinois et le Cachemire indien sont leurs trois cibles. Ils feraient alors alliance pour cela avec l’Arabie Saoudite. La déstabilisation de la Syrie était leur premier objectif, pour faire tomber les pions les uns après les autres. C’est ainsi, stratégiquement, que la question de la Syrie et bien entendu de l’Iran, fait partie des conditions de stabilité dans le Caucase. La politique de la City et de Wall Street, qui vise à entretenir le chaos, est ce qui peut rendre le danger très rapidement effectif.
    3. Le point qui reste le plus sensible est la capacité pour la Russie de revenir à une politique industrielle de production nationale, seule en mesure de créer à terme des conditions de stabilité, y compris dans le Caucase. C’est le défi de la « dé-offshorisation » lancée par Vladimir Poutine et, au-delà, de rétablir une politique de crédit public permettant de financer de grands travaux permettant d’équiper l’homme et la nature, comme le voudrait Sergueï Glazyev. C’est à mon sens la seule possibilité d’en finir avec la corruption qui mine le pouvoir de l’Etat, et dont le Caucase est l’un des points d’entrée.

    Je conclurai en voyant l’espérance dans une grande politique de développement eurasiatique, incluant la Russie, l’Inde et la Chine, à condition que nous autres aux Etats-Unis et aussi en Europe menions parallèlement le combat contre la mondialisation financière de la City et de Wall Street, par nature opposée à toute idée de souveraineté nationale, y compris russe et française.

    Je conseille pour ma part à mes amis français d’examiner de plus près ce que nous avons à dire sur ce sujet, ce qu’en dit le président Xi Jinping et de prendre connaissance des réflexions très intéressantes de Youri Kroupnov sur une nouvelle Europe centrale et orientale et sur un nouveau Centre oriental, intégrant le développement de la Sibérie dans un ensemble allant jusqu’au Golfe Persique et pouvant constituer un bouclier économique et stratégique pour le Caucase.

    L’espérance est là, porteuse d’un retour à l’économie réelle au service de l’homme, et non de la spéculation financière, de l’austérité sociale et des calculs géopolitiques.

    Il est nécessaire de créer, par delà les considérations géopolitiques, un espace de développement économique mutuel, suscitant les conditions durables d’une vraie paix, la détente, puis éventuellement l’entente et enfin la coopération.

    Merci.