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    Le sens révolutionnaire du travail humain

    vendredi 27 septembre 2013

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    Nous combattons pour rétablir la priorité absolue du développement économique sur le profit à court terme. C’est pourquoi nous nous fixons pour double objectif une séparation stricte des activités bancaires, qui tarisse les spéculations et élimine le pillage financier, et la mise en œuvre d’un système de crédit public qui finance l’équipement de l’homme et de la nature, créant un environnement qui permette l’essor des capacités créatrices de tout être humain. C’était l’espérance du programme du Conseil national de la Résistance et l’intention des grandes décisions prises à la Libération. Cependant, un point fondamental manqua alors à cet élan : l’animation par une véritable culture de la découverte et du travail humain. C’est ce manque que Simone Weil, dans L’enracinement , discerna très tôt depuis Londres. C’est le défi fondamental que nous devons relever aujourd’hui, impliquant « un degré d’attention élevé, à peu près du même ordre que celui qui est exigé par le travail créateur dans l’art et la science » .

    La destruction du travail humain

    Disons-le brutalement : la financiarisation délibérée de l’économie a eu pour conséquence d’écœurer les Français du travail. Subissant un travail de service mal rémunéré, les salariés ont en outre le sentiment d’être méprisés et constamment sous surveillance. Un système de castes bloque les espoirs de juste promotion et réduit chaque individu à un centre de profit quantifié en termes de comptabilité monétaire.

    Les immenses progrès dans l’informatique n’ont pas été appliqués à développer la production mais à réduire les coûts. En clair, les entreprises licencient un certain pourcentage de leurs travailleurs et reportent la charge de travail ainsi « dégagée » sur ceux qui restent. On appelle cela une politique de « productivité », qui n’a rien à voir avec un développement de la production réelle et tout avec l’application d’un garrot social. Il ne s’agit plus de travail humain, mais de réduire l’homme au comportement d’animal plus ou moins domestiqué.

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    L’« open space » crée un environnement de contrainte par les collègues : il faut avoir l’air « bien », souriant, parler de foot ou de fringues, jouant un personnage qui masque ce que l’on ressent.

    La souffrance vécue est d’autant plus ressentie que les Français se distinguent des autres Européens par la plus grande place qu’ils accordent au travail dans leur vie. Soumis à un véritable harcèlement, ils reçoivent de plus en plus souvent, pendant leurs jours de repos ou de congé, des courriels de leurs supérieurs auxquels ils doivent répondre sans délai. La pression psychologique tend à régner partout. Dans les entreprises, l’« open space » crée un environnement de contrainte par les collègues : il faut avoir l’air « bien », souriant, parler de foot ou de fringues, jouant un personnage qui masque ce que l’on ressent. C’est parce qu’ils subissent cet environnement de travail que la plupart des Français ont hâte de partir à la retraite.

    Cette situation a été analysée par de nombreux économistes, DRH et sociologues. Un long dossier paru dans le Marianne du 24 au 30 août fait bien le point sur son caractère dramatique.

    Cependant, ces analystes n’apportent aucune réponse, et pas davantage les politiques. Les travailleurs se replient sur eux-mêmes et un cercle restreint d’amis, surtout s’ils habitent loin de leur entreprise. « Désocialisés » sur leur lieu de travail, ils cherchent à s’évader, encouragés par le matraquage des médias, plutôt qu’à se battre pour se rendre maître de leur destin. Leurs enfants, dont ils ne peuvent s’occuper comme ils le voudraient, sont soumis aux tentations de la société des écrans, qui socialise par le bas, et à un univers de sons asservis au rythme. Le pouvoir de concentration qu’ils perdent ainsi aggrave leur handicap en milieu scolaire.

    C’est cette société, après la désindustrialisation féroce de ces trente dernières années, qui entretient la dépolitisation. « L’élite », qui se reproduit à travers des critères de sélection fondés essentiellement sur les mathématiques, applique la « logique » du système à la gestion financière et sociale, en constituant une pyramide vue de plus en plus comme inaccessible par ceux qui n’en font pas partie. Elle fonctionne en réseaux et tribus, comme on peut le constater avec les promus de l’ENA autour du président de la République.

    Dans ce système, non seulement les écarts de revenus sont devenus énormes, mais encore davantage les avoirs culturels, offrant aux héritiers ou aux adoptés dociles les postes de commande et dévoyant l’école comme mode d’ascension sociale. Le fondement même de la République, qui est l’égalité des chances et la promotion par le mérite, se trouve ainsi réduit à une caricature. Le fossé se creuse entre les classes populaires et la politique, l’émeute et les indignations devenant des actes en dernier recours, pour dire quelque chose qu’on ne peut plus dire autrement.

    Dans un système fondé sur l’émission de capital fictif, les notions même de « liberté, égalité et fraternité » se trouvent réduites à des fictions. Il faut donc sortir de l’économie financiarisée pour redonner un sens à ces mots. Le défi politique est de rassembler les énergies qui croient ce changement possible, en ouvrant la porte à une culture de la découverte, du projet et plus généralement du futur. Contrairement aux idées reçues, cela peut avoir lieu très vite car les effets de la crise sur la vie quotidienne inspireront de recourir à ceux qui redonnent priorité à la création humaine.

    Une véritable culture de la découverte et du travail humain

    La dynamique de grands projets que nous défendons, financée par du crédit public à long terme et fondée sur l’application de technologies de pointe, suppose un travail humain, suscitant et respectant les capacités créatrices de chacun. Un programme économique, basé sur la croissance continue de la densité de flux d’énergie et l’application de technologies résultant de la découverte de principes scientifiques nouveaux, est par nature incompatible avec l’exploitation et la souffrance au travail qui règnent aujourd’hui. Il suppose que l’être humain s’identifie d’abord à un processus de transformation permanent et définisse sa mission par rapport à la postérité. La solidarité découle de cet engagement social, qui ne peut en aucun cas s’établir sur le fondement de technologies douces ou de types de production d’énergie moins denses. Notre défi est de le faire comprendre.

    C’est dans ce contexte d’émancipation par le travail que la société se transformera. Gabriel Colletis appelle cela le « travail inédit » , faisant appel non pas à des gestes ou des mécanismes mentaux répétitifs, mais à une capacité constante à faire face à des situations nouvelles, à mobiliser ses facultés créatrices « à la frontière » en coopérant avec autrui. Il est clair qu’une politique d’exploration spatiale « au-delà du connu » représente ce type même de travail et induit des retombées technologiques fondamentales. Cependant, bien plus encore, elle inspirera une attitude créatrice et coopératrice animant toute activité.

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    Le seul vrai travail est le travail créateur. Moteur de la société, il est d’autant plus productif qu’il rend les individus heureux. Ici, l’équipe internationale du rover Curiosity après l’amarsissage du 6 août 2012.

    Il s’agit d’une société du travail humain, fondée sur ce qu’un certain chant appelait « le salut commun » . Karl Marx y voyait « le travail qui s’empare des choses et les ressuscite d’entre les morts » , et la doctrine chrétienne, « la bonne nouvelle » , manifestant que même si la perfection est impossible, le cheminement vers elle est le propre de l’homme.

    Ce travail est lié au fait que celui qui l’exécute est une personne, un être conscient et libre. Une double obligation morale en découle :
    - de celui qui emploie des hommes, celle de respecter leur dignité et leur subjectivité, sans jamais user leurs forces physiques ou psychiques de manière dégradante.
    - de celui qui travaille, la conscience qu’il œuvre pour le prochain, mais aussi pour la société et la nation dont il fait partie, et au-delà, pour toute l’humanité dont il est membre, étant l’héritier des générations qui l’ont précédé et co-artisan de l’avenir des générations futures.

    Le travail humain est ainsi prioritaire par rapport au capital, car il est toujours la cause efficiente, première, tandis que le capital, comme ensemble des moyens de production, n’est qu’un instrument, ou cause instrumentale, la cause finale étant l’œuvre de salut commun qui s’accomplit dans l’histoire de la transformation maîtrisée de l’univers.

    Par le travail, l’homme ne transforme pas seulement les choses et la société, il se parfait lui-même. Il apprend, il développe sa capacité d’intervenir dans l’univers, il sort de lui-même et se dépasse, il développe et réalise sa vocation dans toute sa plénitude. Simone Weil nous donne l’exemple des grévistes de 1936 : « Un ouvrier pourrait parfois montrer à sa femme le lieu où il travaille, sa machine, comme ils ont été si heureux de le faire en juin 1936, à la faveur de l’occupation. Les enfants viendraient après la classe y retrouver leur père (…) »

    Le travail humain est ainsi la porte du transcendant, en offrant à l’être humain l’humble assurance que ce domaine lui appartient. Ecoutons encore Simone Weil, cette fois dans ses Carnets  : « Si je travaille seulement pour vivre, je ne peux pas avoir de goût au travail. Il faut que je travaille pour m’agrandir (…) Les travailleurs ont encore plus besoin de poésie que de pain. Besoin que la vie soit poésie. Besoin d’une lumière d’éternité. » Utopie ? Non, sens de la véritable grandeur du travail véritablement humain, et raison pour laquelle le réel travail politique a une affinité étroite avec l’art. S’il a en lui la faim et la soif de justice, le politique doit composer.

    Nous manquons dans notre pays de ces compositeurs, qui émancipent par la transmission de l’intelligence du monde. Jacques Rancière, dans Le maître ignorant , nous dit si bien que « ce qui abrutit le peuple, ce n’est pas le défaut d’instruction, mais la croyance en l’infériorité de son intelligence ».

    « Lorsque le sentiment se borne à l’attente d’un avenir sur lequel on ne peut rien, le courage s’efface » , écrivait Simone Weil à Auguste Detoeuf en 1936.

    Redonnons donc courage en puisant aux sources de ceux qui composèrent.


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